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Dossier : De l’absence d’enseignement des littératures francophones à l’Université de Genève

Le 8 mars dernier, une enquête[1] en ligne a été réalisée auprès des étudiants du Département de Français de la faculté des Lettres de l’UNIGE, à propos de leur connaissance de la littérature francophone. Les résultats sont sans équivoque : sur quarante-deux participants, pratiquement tous avouent ne rien savoir ou en savoir très peu à ce propos. Bien entendu, même si le nombre de participants est peu représentatif du nombre d’étudiants inscrits cette année dans ce département, on ne peut s’empêcher de constater que ce résultat est symptomatique d’un état de fait propre aux études menées au sein de la Faculté: il n’y a malheureusement que peu de place laissée à des thématiques extra-européennes.

Sur les vingt-neuf disciplines enseignées en Lettres, rares sont les départements qui abordent les questions extra-européennes : on peut citer ainsi le Département d’Études est-asiatiques (avec les langues et littératures chinoises, coréennes et japonaises), ainsi que le Département de Langues et littératures romanes, où sont étudiés l’arabe et le russe. Lorsque l’on se penche attentivement sur le programme des cours et séminaires offerts cette année par la Faculté, sur un plan général,  on se rend compte que les sujets extra-européens sont largement sous-représentés. Rapide état des lieux :

– En BA3 d’Histoire générale, « Introduction aux études historiques II pour la période du XIXe au XXIe siècle », on ne dénombre sur neuf séminaires proposés que deux enseignements qui ne concernent pas la sphère européenne. En BA7a, « Savoirs complémentaires 1.1 », le déséauilibre est encore plus évident : cinq séminaires sur trente.

–  C’est également le cas dans le Département d’Histoire de l’art, dans lequel on dénombre quatre séminaires non européens sur dix-huit pour le module BA5, « Histoire de l’art, approfondissement 1 ».

– En Philosophie, il faut attendre le module MA1 du Master pour qu’apparaisse le premier cours dédié à la Philosophie médiévale arabe…

– On pourrait toutefois compter sur la Littérature comparée pour rétablir la balance, mais ce n’est pas le cas : en BA4, « Questions de Littérature comparée IV, Les grands textes de la littérature universelle », quatre séminaires extra-européens sur vingt-sept sont proposés.

– Le département d’Anglais fournit quant à lui une meilleure offre : sur quatorze séminaires offerts en BA6, « Enseignements de littérature moderne et contemporaine des XIXe, XXe et XXIe siècles », cinq séminaires sont consacrés aux problématiques de l’Ailleurs.

– Enfin, l’Histoire des Religions représente l’exception qui confirme la règle. Dans le module BA3, toutes les religions sont enseignées aux étudiants, notamment l’Islam, le Bouddhisme et l’animisme.

Avec un ratio moyen de 1 sur 6 et malgré une ferme volonté de la part du Décanat de s’intéresser et d’intéresser les étudiants à ce type d’études, il n’en demeure pas moins que ces divers séminaires sont peu nombreux et assez disparates.

Néanmoins, ce qui retiendra ici notre attention est le Département de Langue et littérature françaises qui ne comporte pas de chaire de Littérature francophone, où seraient réunies toutes les thématiques liées à ce type d’étude. Pourtant, il existe, depuis 1974, un centre consacré aux études francophones[2] et rattaché à l’Université de la Sorbonne, à Paris.

Ma culture de la littérature francophone se résume entièrement à l’Europe, avec pour le plus grand nombre, des écrivains français, très peu de Suisses et encore moins de Belges.[3]

À quoi est due l’absence, jusqu’à présent, de cette chaire de Littérature francophone?

L’absence de littérature francophone au sein de l’UNIGE pourrait être imputable à diverses raisons :

– Premièrement, les problématiques francophones sont encore très récentes et, en étant encore à leurs balbutiements, elles sont certainement peu connues des chercheurs. Plus particulièrement, alors que les premiers textes avérés de littérature française datent du XIIe siècle, c’est dans les années 1930 que la littérature francophone émerge. Sept siècles séparent donc les deux types de littérature, fossé impossible à combler.

– Deuxièmement, l’absence d’un spécialiste de  littérature francophone. En effet, dans le Département de Français, on dénombre parmi les professeurs ordinaires des spécialistes dans divers domaines touchants à la littérature française :

  • 1 spécialiste en Idéologie littéraire au 19e siècle et 20e siècle (particulièrement entre-deux guerres : modernisme, surréalisme, Collège de sociologie ; et après-guerre : littérature et phénoménologie) en la personne de Laurent Jenny.
  • 1 spécialiste en Littératures du XIXe et du XXe siècle (France, Grande Bretagne, États-Unis, Italie, Autriche) en la personne de Patrizia Lombardo.
  • 1 spécialiste en Littérature et culture au XIXe siècle en la personne de Juan Rigoli
  • 1 spécialiste en Littérature et pensée française du XVIIIe siècle en la personne de Martin Rueff.
  • 1 spécialiste de la Littérature de voyages des XVIe et XVIIe siècles (Nouveau Monde, Orient) en la personne de Frédéric Tinguely qui s’intéresse également à la littérature de l’Ailleurs.
  • Les deux exceptions sont la spécialiste en Littérature francophone de Suisse romande, Sylviane Dupuis, (chargée d’enseignement), et M. Jérôme David, professeur associé, dont l’un des domaines d’études est la mondialisation culturelle et l’histoire globale de la littérature.

Il y a donc un manque cruel en ce qui concerne la littérature francophone, à l’exception de la littérature suisse romande. En 2012, le Département de Drançais a néanmoins connu un bouleversement majeur avec l’intégration de Sébastien Heiniger en tant qu’assistant chargé de séminaires en Littérature francophone. Ceci n’a possible qu’en raison de l’intérêt porté par M. Heiniger à la question de la francophonie et s’est penché sur une lecture plus approfondie de ce type de littérature, prenant le à contrepied des choix opérés par ses collègues. Il nous avoue même avoir découvert la Littérature francophone presque par hasard, après avoir lu une œuvre de Patrick Chamoiseau intitulée Texaco laquelle l’a marquée profondément qu’il va en faire son sujet de mémoire. Le fait qu’à cette époque-là aucun des enseignants du Département ne soit spécialiste de ce domaine ne l’empêchera pas de poursuivre ses recherches. Plus tard, grâce à l’appui de plusieurs professeurs du Département, notamment Laurent Jenny, il devient assistant avec pour mandat l’enseignement de la Littérature francophone. Depuis lors, l’objectif  de M. Heiniger est d’enseigner à ses étudiants à ne pas emprunter la voie de la scission ou de l’exotisme dans l’étude des textes francophones. Il souhaite, durant ses cours, utiliser les outils théoriques acquis lors des modules de BA1 (Textes et contextes de la Renaissance à nos jours), BA2 (Linguistique) et BA3 (Méthodes et problèmes en littérature) et ainsi englober la littérature francophone dans une dynamique dont elle ne serait plus exclue du fait de ses particularités en se détachant du regard sur la littérature francophone que Ferroudja Allouache dans son Mémoire de Master en Lettres Langues et Littérature, spécialité Littératures francophones qualifie de « curiosité » de «  phénomène annexe » ou de  « rareté exotique »[4].

– Troisièmement, l’entretien d’une chaire est extrêmement coûteux ; en effet il faut compter pas moins de deux cent mille francs suisse par an argent que la Faculté des Lettres ne possède pas. En effet, depuis 2011, le Rectorat s’est engagé dans un processus visant à effectuer des économies. Ces mesures concernent principalement le personnel enseignant et la palette de formations proposées s’en voit nécessairement réduite. Si la Faculté des Lettres apparaît à la troisième place du budget d’investissement de l’État de Genève pour l’année 2013 (avec un budget de 180’900.-, soit 10’000.- de moins qu’en 2012), elle est très loin derrière les Facultés des sciences (3’318’100.-) et de médecine (1’547’600.-).. Elle est donc engagée dans une logique de réduction budgétaire qui, par conséquent, empêche la création d’une chaire supplémentaire[5].

– Quatrièmement, le concept de « littérature francophone » en lui-même souffre du fait qu’il ne possède pas encore une définition fixée et reconnue. En effet, sous cette dénomination au singulier, ainsi que l’expliquent Virginie Brinker ou Sarah Lundt, pointent une nouvelle forme de ségrégation entre une littérature dite du « centre » et une autre dite « de la périphérie».

« Littérature ou écrivain de langue française », ou encore «  les littératures francophones », telles sont les appellations proposées par plusieurs critiques pour marquer la diversité des provenances et les différences de chaque texte, même s’ils ont pour point commun la langue française. En 2007, quarante-quatre écrivains dont Dany Laferrière, Tahar Ben Jelloun,  le prix Nobel de littérature J. M. G. Le Clézio, Maryse Condé, Alain Mabanckou et  Edouard Glissant  rédigent un manifeste littéraire intitulé Pour une littérature-monde en français, texte dans lequel ils revendiquent une « littérature-monde » qui est l’idée selon laquelle une littérature produite Outre-mer ne doit plus être seulement considérée comme une littérature de l’extérieur, mais qu’elle fasse partie intégrante de l’ensemble des littératures. La littérature française, dans cette optique, serait également une littérature-monde. C’est ce qui se produit déjà, en quelque sorte, dans le programme de Français moderne : à côté des classiques français trônent les textes de Léopold Sédar Senghor ou encore de Nicolas Bouvier, sans qu’une distinction d’origine ne soit faite.

– Enfin,  survient le problème de la demande : la littérature francophone comporte en elle des problématiques morales, psychologiques, sociales et tout simplement géographiques qui semblent trop éloignées de celles de l’étudiant issu des collèges suisses et serait plutôt pour lui un facteur inconnu, qui peut présentant un risque en termes de « productivité ». Aussi, se tournera-t-il plus facilement vers des études de textes de Molière ou de Baudelaire, sentiers battus durant le secondaire. C’est plutôt un facteur inconnu qui peut présenter un risque en termes de productivité. Pourtant, l’enquête menée auprès des étudiants est révélatrice de ce que serait la demande : 39 étudiants sur 42 sont favorables à la création d’une chaire de littérature francophone. En 2012, les cours de M. Heiniger enregistraient en tout 49 étudiants[8], ce qui est loin d’être négligeable et, pour qu’elle puisse être effective, il faudrait qu’il y ait une offre adéquate.

Une étudiante (qui a préféré garder l’anonymat) ayant suivi l’un de ces séminaires est convaincue qu’assister à ce séminaire s’est révélé une véritable découverte d’une culture de l’Altérité dont elle ne saisissait cependant pas les tenants et les aboutissants, ce qui s’est révélé être un handicap. Elle déclare : « Je me suis sentie très démunie, parce que,  même si c’est très intéressant de « découvrir » autre chose, une autre façon d’écrire, je n’avais aucun des repères pré-requis pour me guider dans la lecture de ces textes. M. Heiniger a bien tenté de nous les donner, mais cela allait trop vite. En tant qu’étudiants en littérature, notre travail, c’est d’analyser les textes pour les comprendre en profondeur ; or,  pour cela, nous avons besoin d’avoir les clés des repères et des codes utilisés par les écrivains lus ; or, je partage seulement la moitié de la culture des écrivains africains de langue française, moitié que je détiens uniquement parce que les textes sont écrits en français. C’est évident que les préoccupations de ces écrivains ne sont pas les mêmes que les nôtres mais, en même temps, ça nous réveille de voir quelque chose de si différent ». Le seul moyen de remédier à cette situation, selon cette étudiante, serait d’encourager cette initiative du Département sur la durée et la quantité.

Néanmoins, malgré les hypothèses que nous formulons, il demeure impossible, du moins pour le moment, de savoir avec précision les raisons pour lesquelles il n’y a toujours pas de chaire de littérature francophone sans interroger les décideurs de l’Université… ce que nous avons tenté de faire. Malheureusement, ceux-ci n’ont pu répondre, engagés qu’ils sont dans des pourparlers pour le remplacement de deux professeurs du Département de Français sur le départ. Affaire à suivre, en espérant que ces remplacements seront l’occasion de combler les lacunes du Département dans ce domaine.

Et vous, que savez-vous de la littérature francophone ?[9]

  • Qu’elle est l’ensemble des littératures en français du monde entier. Sinon, presque rien.
  • Je ne sais pas grand-chose de plus que ce que j’ai pu apprendre lors du séminaire donné dans le cadre du BA6 sur Léopold Sédar Senghor.
  • Il s’agit de la littérature en langue française de personnes de nationalité autre que française ou suisse, donc en général des pays anciennement colonisés en Afrique.
  • C’est un truc européen et nord-américain
  • Pas grand-chose de plus que ce que j’ai pu apprendre lors du séminaire donné dans le cadre du BA6 sur Léopold Sédar Senghor. Il s’agit donc de la littérature en français écrite par des écrivains qui ne sont pas français. Elle mérite une place à l’Université, que ce soit dans le cadre du cursus en Français moderne ou comme discipline à part entière.
  • Bien peu malheureusement, étant plus familier avec la littérature anglophone.
  • La littérature africaine est à mon avis très sous-représentée à l’UNIGE (même si certains enseignements portant sur ces thématiques ont été proposés, ces dernières années), alors que toutes les problématiques tournant autour de la question (largement exploitée par Chamoiseau, et qui découlent de Césaire et Glissant) « comment écrire dans une langue imposée par le « colonisateur », alors que ce n’est pas la nôtre ? » sont à mon avis passionnantes.
  • Il est à mon avis fondamental de se pencher sur l’ailleurs, afin d’appréhender convenablement la littérature de langue française. – Car comprendre l’autre, c’est à mon avis aussi se comprendre soi-même, dans ses similitudes et ses différences.

 

Ariane Mawaffo

[1] https://docs.google.com/forms/d/1EGD1NlgLFeKpNQkV4pJRt1uXUhANg297W7U0xAyQI5k/viewform

[2] http://www.paris-sorbonne.fr/presentation-5036

[3] Extrait de réponse au questionnaire en ligne.

[4] http://www.limag.refer.org/Theses/AllouacheM2FRancophonieInstitution.pdf

[5]http://www.unige.ch/rectorat/static/budget-2013.pdf

[8] Source anonyme.

[9] Propos issus de l’enquête en ligne réalisée auprès des étudiants.